Faire vivre l'informatique personnelle

17 minutes

L'informatique personnel, qu'est-ce que c'est et comment on peut la faire vivre ?

Cet article est une continuation de mon article sur “l’importance politique de la tech”. Dans cet article, je suis parti de l’article The PC is Dead: It’s Time to Make Computing Personal Again de Benji Edwards pour y construire le rôle politique qu’avait la tech dans la manière même dont elle était organisée, et que dans le cadre d’un projet politique plus large, créer des logiciels alternatifs, libérateur était une action politique valide.

Dans celui-ci, j’aimerais décrire quelque chose d’un peu plus léger : ce qu’est pour moi une informatique personnelle, et comment on peut l’atteindre. Ce n’est pas pour but d’être un guide exaustif, et cela sera forcément fait avec des compromis. C’est aussi un peu une continuation d’un autre de mon article, celui où j’ai parlé du web revival, qui est je trouve une série de mouvements particulièrement intéressant pour rendre le web plus personnel, plus “humain” face à celui des grosses entreprises et de l’IA (ce qui est d’autant plus important vu les évolutions récentes de la Silicon Valley).

J’aimerais du coup ici réfléchir cela dans un cadre plus grand, celui de l’utilisation de l’informatique au quotidien, à travers le prisme de mes expériences.

Ici, personnelle n’est pas à comprendre comme “individuel”. Je pense que le personnel a besoin du collectif pour exister, il s’oppose non pas à faire des choses en groupe, mais à une informatique monolithique, contrôlée. Peut-être qu’un meilleur

Je ne vais pas vraiment revenir sur le “pourquoi”, à part ici rapidement : la raison pourquoi je pense qu’une informatique personnelle est importante est pour des raisons politiques et d’anti-aliénation. L’informatique à un grand pouvoir sur nos vies, contrôle de plus en plus de chose, et je pense qu’avoir une informatique qui nous est accessible, le plus possible “à notre niveau” est important. Le but est de ne pas laisser le pouvoir à des Zuckerberg ou des Musks.

Qu’est-ce qu’une informatique personnelle ?

La première question à se poser dans tout ça est-ce qu’est une informatique personnelle, et quelle est sa différence avec l’informatique actuelle.

Comme je l’ai dit, ici personnel ≠ individuel. Je vois ça plutôt comme une informatique qui cherche à aider les utilisateur⋅ices, et qui reste “à notre niveau”. Cela ne veut pas dire une informatique parfaite, mais une informatique qui cherche à apporter quelque chose de meilleur, à être proche de l’utilisateur⋅ice. Une autre manière de le voir, c’est une informatique de personne, où nous comme ceux qui travaillent sur les logiciels sont vus comme des personnes, et non juste comme des utilisateur⋅ices et des entreprises sans visage. Un peu comme le web revival, où au lieu de site froid fait par des IA, des logiciels créés selon les envies des gens. Après, plus que voir ça comme des développeurs individuels, on peut aussi voir ça comme fait par des fondations, des groupes, etc.

Une informatique qui aide les gens, c’est aussi une informatique ou on peut recevoir de l’aide, ou les gens s’organisent comme communauté. Qui fait des tutoriels, qui participent à s’entraider pour que la connaissance soit liée. Je pense aussi que cela demande du coup une informatique avec des comportements explicites, plutôt que des algorithmes “magiques” ou de l’IA.

En bref, pour moi, l’informatique personnelle pourrait être défini en ces traits :

  • Fait par des personnes, des communautés ou des fondations
  • Avec des possibilités de choix de notre expérience (en tout cas niveau macro)
  • Où le fonctionnement est explicite au lieu d’implicite
  • Avec une notion d’entraide possible et disponible

Et je pense notamment que le plus important est l’aspect “les gens”, que ce sont eux qui font la beauté de tout ça. Je rajouterais d'ailleurs, que quand on regarde bien, on peut voir que bien des choses importantes que nous apprécions sont faites par des personnes marginalisées, LGBTQ+, racisées, handicapées/neuroA, etc. L'extrême droite tente de les invisibiliser, mais iels sont là.

Informatique personnelle et corporate

Le souci de cette définition que j’ai donnée est que de nombreux logiciels sont recombinatoires. La petite distribution Linux que j’utilise est-elle personnelle ? Bluefin est fait par une petite équipe, c’est sûr, mais :

  • Linux est développé par plusieurs corporations
  • Fedora qui est la base de Bluefin est soutenu par Red Hat, propriété d’IBM
  • Le projet GNOME à en plus des contributeurs personnels des contributeurs payé par Red Hat pour d’autre entreprise, et est sponsorisé par plusieurs grosses entreprises

Est-ce que du coup, c'est toujours de l’informatique personnelle quand on tient sur les épaules d’autant de corporations ? Je pense que oui. Je pense qu’il ne faut pas regarder la notion d’informatique personnelle dans une idée puriste (d’ailleurs, je pense qu’il y en a hors du libre, je reviendrai juste après dessus), mais plus dans l’idée d’entraide et de partage. Oui, des logiciels corporates peuvent être réutilisé, détourné, etc. Le noyau Linux est utile pour créer tout un tas de distributions à plus ou moins grande échelle, et ce, alors que des entreprises en font.

Et même Windows, il y a autour des projets qui visent à retirer une partie du bullshit qui est dedans, rendant le système mieux pour des tas de gens. Windows en lui-même reste un projet propriétaire et géré par une méga-corporation, mais des gens participent à avoir une approche plus personnelle d’entraide autour pour le rendre mieux.

Quelques exemples d’informatique personnel

Je pense que quelques exemples peuvent aider à comprendre mieux ce que peut être l’informatique

  • Les distributions Linux (dont celles pour les autres types d' appareils)
  • Les communautés se formant autour de firmeware alternatif pour téléphone, montre connecté, console d’émulation, etc.
  • Tout le jeu indépendant, amateur ou libre fait par des petites équipes, des communautés, ou des personnes.
  • Le web personnel, les petits réseaux sociaux alternatifs, les fansites et forums de fans
  • Toutes les vidéos, même sur des grosses plateformes, faites par des personnes qui parlent de ce qui les intéressent, les énervent, provoquent des choses en eux.
  • Les gens qui parlent, qui participent à faire vivre des endroits sur le web. La personne qui fait des blagues gauchistes et des jeux de mots un peu nul qui te fait marrer sur tes réseaux sociaux.
  • Les communautés d’entraide sur n’importe quel sujet, qu’elle soit physique ou en ligne. Les personnes qui font des tutos, également.
  • Les personnes qui font en sortent de monter la durée de vie de n’importe quel appareil (avec parfois les firmware dit plus haut).
  • Ton ou ta pote qui te file un coup de main quand ton PC marche mal.
  • La personne qui file un tutoriel pour retirer le DRMs de ce fichu livre numérique que tu as acheté et qui avait ce %$#@ de DRM Adobe.

Et je vais dire celui qui fâche très fort pleins de gens : oui, une grande partie de ceux qui piratent des trucs et les redistribuent à d’autres. (Déso pas déso hadopi)

L’informatique personnelle n’est donc pas que des projets en particulier : c’est une façon de faire les choses.

Le choix

Une expression que l’on retrouve souvent est “Linux is about choice”. Cette expression est à la fois fausse et vrai.

Elle est fausse dans la manière dont on le prend souvent : que ce n’est pas du “Linux” si on n'a pas une customisation absolue. Mais je pense qu’il faut la prendre plus dans son ensemble : “Linux” (et l’informatique alternative) est ce qui laisse le choix. Oui, GNOME est peu customisable (et a parfaitement le droit de ne pas chercher à l’être, perso, je trouve que ça a ses avantages), mais les gens peuvent choisir KDE, XFCE, ou les trouze-mille autres bureaux. Où rester sous Windows, et essayer des projets visant à dé-shittifier l’OS. C’est pareil pour les moteurs de blogs, certains visent juste à “faire un blog” avec peu de customisation, d’autres sont super puissants, par exemple.

La raison pourquoi je critique le Windows de base n’est pas le fait qu’il possède peu de customisation (il possède quelques possibilités cool), mais sa volonté de contrôler le monde du PC et ses attaques vicieuses historiques envers ses concurrents.

C’est ça ce choix qu’on retrouve qui est important. Il existe des tas de solutions, pour pleins de problèmes différents. Cela ne veut pas dire qu’on retrouvera tout le temps chaussure à notre pied (surtout si on cherche à avoir exactement comme l’existant en propriétaire), mais on a un grand choix d’expérience et de points de vue sur comment doivent être faits les logiciels.

Faire “notre” notre expérience peut alors passer soit par la customisation des outils le permettant, soit par le choix d’un outil qui nous convient.

Pouvoir comprendre

Un autre aspect dont j’ai parlé qui est important est le fait de pouvoir comprendre.

Les algorithmes et bientôt l’IA participent à créer une fausse impression de simplicité, qui se basent sur le fait que l’expérience est contrôlée par d’autres personnes. Ils parlent beaucoup de “personnalisation”, mais c’est souvent plus que l’algorithme se base sur nos comportements pour prédire ce qu’on va vouloir, plutôt que de nous demander ce qu’on veut : C’est la différence entre “personnalisé pour nous” et “personnalisé par nous”. Et souvent, c’est “ce que la plateforme estime qu’on veut”, voir “ce que la plateforme voudrait qu’on veuille”.

D’une manière, au fond, une expérience “brute” (flux simple des messages) est plus personnelle qu’un algo obscur qui peut changer à tout moment. Voir juste dans l’ordre chronologique les messages des personnes que l’on suit, avec possibilité de mettre en sourdine, est déjà une expérience personnalisée : c’est notre expérience personnelle, construite à partir des personnes dont on voulait voir les messages. C’est déjà le fil pour nous, et appeler des systèmes algorithmiques “pour nous” comme sur Twitter était déjà un mensonge. Et ça l’est encore plus dans le cas de Twitter, puisqu’il a été changé pour amplifier l’extrême droite et la colère, puis vise à être rechangé pour la masquer maintenant qu’elle est au pouvoir.

Et cela va être encore pire avec l’IA, qui masque les recherches et se contente de les condenser en un texte. L’IA est pour moi la dépersonnalisation complète de l’informatique, parce qu’elle retire la compréhension qu’on a du système.

Les IA et les algorithmes ne démocratisent pas, au contraire, elles poussent en arrière les moyens d’apprendre et de découvrir. Les nouvelles générations recommencent à avoir des difficultés en informatiques (note : sauf chez les personnes qui s’intéressent explicitement à l’informatique, je parle ici du “socle de base” qui est devenu plus dur d’accès), parce que les moyens d’apprendre sont plus cachés sous la quantité de truc algorithmique. Ils ne sont pas plus bêtes, non, c’est juste que contrairement à ce qu’on pense, empêcher de comprendre n’est pas démocratiser.

À noter que c’est aussi le résultat de politiques stupides qui pensaient “génération digital native, ils n'ont pas besoin d’apprendre l’informatique, ils sont nés avec un smartphone entre les mains” :

  • Déjà bah non. J’ai vérifié et biologiquement y’a pas de smartphone qui pousse dans le ventre des parents porteurs de l’enfant (hein quoi comment ça “sens figuré ?”).
  • Plus sérieusement, ce phénomène masque d’importante disparité sociale, l’accès au capital culturel informatique est beaucoup plus simple dans les catégories socio-professionnelles aisées. Cette idée masque la fracture numérique qui est fortement affectée par les disparités économico-sociales
  • Cela fait que y’a un gros manque d’apprentissage de l’informatique en tant qu’outil dans les écoles, parce que même en utilisant dès sa jeune enfance des appareils informatiques, on n’apprend pas forcément à s’en servir de manière correcte. Apprendre n’est pas magique !

Il faut tuer à jamais l’idée de “génération qui va naturellement savoir faire un truc” et accepter que les compétences s’apprennent via un apprentissage (plus ou moins facile suivant les personnes), et qu’il faut mettre de l’argent dans l’éducation !

Je reviendrais sans doute un jour plus sur ce hors sujet, mais il devait sortir. Cependant, le point important est que l’éducation à l’informatique est importante, et que les outils ont quelque chose à jouer dedans, en mettant à dispositions des ressources pour aider les utilisateur⋅ices à bien les utiliser.

Importance de l’aide locale

Mais même avec ça, il reste que l’informatique est complexe, même quand elle fait semblant d’être simple. Un ordinateur reste une machine avec beaucoup de complexité, et il y a les pannes, les “trucs qu’on veut faire et qu’on ne sait pas trop comment” et pleins d’autres soucis. Je pense qu’il y a de l’intérêt à avoir des personnes pouvant aider. C’est vrai pour l’informatique, et pour tout. Si on a “læ geek du groupe”, y’a aussi “les gens qui savent bricoler” et autres personnes ayant des compétences pouvant permettre de filer des coups de main.

L’entraide est un des piliers important pour avoir une informatique plus personnel, et la vraie entraide. Dire à quelqu’un qui a un souci sous Windows “installe Linux” ne va pas l’aider (cependant, on peut dire si on n’y connait rien à Windows, savoir aider est aussi savoir ou sont nos limites pour aider). Mais écouter les gens qui ont un souci en informatique, et essayer d’aider (ou dire honnêtement quand on pense que la chose n’est pas possible) permet de rendre l’outil plus simple d’accès.

Il est important du coup de DONNER cette aide. Si on veut une informatique personnelle, il faut être prêt à être ouvert plutôt que moqueur, ne pas avoir de rancune envers les gens qui ne comprennent pas, etc. Faire passer le collectif plutôt que son égo. Je pense que cependant, chaque groupe ne peut pas avoir un expert, parce que compter sur cela est trop hasardeux. Et je pense que c’est là où les groupes d’utilisateur⋅ices ont de l’importance. Je pense notamment aux LUG (Linux User Groups) qui sont des groupes d’utilisateur⋅ices locaux. Penser en collectif, et créer des groupes qui seront ouverts à tout⋅es.

Il est alors important aussi d’éviter les guerres de chapelle, pour créer de vrais groupes d’entraide. Genre aller taper si une personne utilise tel outil plutôt que tel autre (KDE vs GNOME, Emacs vs Vim vs Nano, etc). Tout ça est absurde, et au lieu de faire des groupes, cela ne fait que des clans. Mais surtout, il faut également lutter contre les comportements haineux dans tout ce genre de groupe d’entraide. C’est l’importance des codes de conduites par exemple (on en trouve un dans le IndieWeb notamment, qui possède beaucoup de groupes locaux) : il faut que ces groupes soient inclusifs, pour participer à un environnement plus sain.

Conclusion

Bref, je pense que l’informatique personnel, plus qu’être un ensemble de logiciel, doit être vu un peu comme un mouvement, qui pour être vraiment efficace, doit avoir les aspects suivants :

  • Avec des logiciels n’exploitant pas les utilisateur⋅ices, ouvert à tout⋅es, etc. Ou alors des moyens de mitiger les exploitations.
  • Avec la possibilité d’avoir le choix entre plusieurs solutions suivant nos besoins.
  • Avec des logiciels ne cherchant pas à mentir ou à empêcher la compréhension.
  • Avec des moyens de s’entraider, d’aider les utilisateur⋅ice ayant plus de difficulté

Pour moi, ces groupes d’entraides (ainsi que les logiciels eux-mêmes, ainsi que mon rant plus haut) mettent en avant le dernier point important pour moi : Pour permettre à l’informatique d’être plus accessible, il est nécessaire de faire de la pédagogie. L’idée n’est pas de vouloir transformer tout le monde en grand expert et tout.

Le but est plus de rendre plus accessible les connaissances en informatiques nécessaires pour réussir à ne pas se faire piéger, à pouvoir utiliser en sécurité l’informatique.

Miniature : Facit DTC personal computer