“Tout est politique” est un adage que nous avons souvent à gauche, et qui parfois peut être mal compris en un “tout est militant”, de par la confusion de “politique”, “partisan” et “militant” (que les mouvements néoconservateurs participent beaucoup à entretenir). Comme tout décrit des systèmes politiques et participe à construire la société dans laquelle on est, tout est politique parce que tout participe à cette “vie de la cité”, à la cimentation ou l’établissement des normes de la société.
Mais dans la technologie, j’aimerais revenir sur les aspects auquel on pense le moins, pour expliquer en quoi j’estime que la technologie est politique. Notamment, un de mes buts est que je vois fréquemment une confusion entre le “technosolutionnisme” et l’idée de construire des technologies comme action politique, ou des gens pense que faire le deuxième, c’est croire au premier.
Pour le dire autrement, j’ai souvent lu que “le logiciel libre est un mouvement politique qui créer des logiciels” (“Free Software is a political movement that create software”, parfois même “that happens to create software”). Mon but ici est de dire que créer lesdits logiciels fait partie du mouvement politique.
Pourquoi la technologie ne suffit pas.
Et tout d’abord, je vais commencer par le point je pense important, pour éviter les confusions : le but de cet article n’est pas de dire que créer des logiciels et partir sur les plateformes alternatives est une solution suffisante. J’ai lu y’a quelque temps un article très intéressant sur la technologie, nommée The PC is Dead: It’s Time to Make Computing Personal Again, par Benj Edwards, qui explique “comment le capitalisme de surveillance et les DRMs ont tourné l’informatique personnelle d’un ami à un ennemi”. Cet article est très intéressant, disant notamment les points suivants :
Il explique en quoi l’évolution de l’informatique a été plus prédatrice et orientée vers le capitalisme de surveillance, avec des exemples précis d’enshittification :
- Les microtransactions et achats dans les applications de la NES.
- Windows 95 ne contenait pas de pub, le solitaire ne demandait pas d’abonnement mensuel.
- Les vieux téléphones portables ne conservait pas nos moindres données, avaient des batteries qu’on pouvait retirer.
Il explique que l’évolution de la tech à entrainer une évolution du modèle de l’informatique en une logique d’exploitation des ressources à la même manière que le reste du capitalisme laissé sans limites (en donnant l’exemple de l’IA).
Il explique cependant qu’il existe à petite échelle de l’informatique personnelle, mais que cela ne suffit pas, exprimant le souci qu’on ne peut pas avoir une réponse technologique à un souci politique. Il met l’emphase plutôt sur l’approche politique que l’approche personnelle, disant qu’il faut des régulations (mais qui avec le climat politique actuelle ont peu de chance d’arriver, parce que bah… voilà quoi, les oligarches ont encore plus qu’avant pris le pouvoir aux US).
Et je pense qu’il a en grande partie raison sur ce dernier aspect : juste des solutions technologiques ne suffisent pas, et tout ce que je vais dire fait partie d’un tout politique qui doit être plus grand, et que j’expliciterais plus en détail. Cependant, je pense qu’il ne faut pas non plus trop séparer l’action politique et les créations de technologies :
Parce qu’en plus d’être dans la dérégulation politique, l’action politique des grosses entreprises est incluse même dans la forme de leur technologie, et dans leur grande idéologie : le techno-solutionnisme.
Le technosolutionnisme est un mouvement politique
Bref, la tech est politique, surtout quand elle croit au techno-solutionnisme. Mais je pense que y’a une erreur à éviter quand on parle de ce mouvement idéologique, c'est de ne se pencher que sur son aspect “la tech nous sauvera”. Parce que dans l’imagerie du techno-solutionnisme, ce n’est pas tant la tech qui nous sauve. Enfin, si, mais pas uniquement.
C’est les génies technologies qui ont créé cette tech, qui se voient souvent comme des sortes de bergers guidant le troupeau vers le futur qu’ils veulent voir venir. Cette vision de la technologie comme solution à tous les soucis contient très souvent l’idée de la technologie non pas comme un processus fait en groupe, comme un travail commun, mais fondamentalement comme la création de quelques génies qui ont de la connaissance sur tous les sujets. C’est ce qu’on voit dans des figures fictives comme Tony Stark, mais aussi dans la manière dont des individus comme Musk, Bezos, Jobs… sont érigés parfois en figures quasi mythiques par leur fan (c’est notamment très visible pour Musk qui a une fanbase qui boit ses moindres mensonges).
Ce technosolutionnisme est une vision de la tech trait vertical, ou la tech est vue comme la grande révolution venant du haut, devant toujours dépasser tout ce qui existe. D’une manière, ce n’est pas fondamentalement différent des cultes de la personnalité qu’on retrouve dans les dictatures, qui n’ont toujours été que la version exacerbée et amplifiée par les puissances politiques de la tendance à l’idolatrie déjà présente dans la société. Et pour moi, cette vision du monde se retrouve dans la structure même des réseaux sociaux dirigés par des “grosses entreprises”, surtout quand contrôlé par l’extrême-droite :
- Des algorithmes peu explicites, rendant l’expérience non-contrôlable par l’utilisateur⋅ice et totalement sous le contrôle de la corporation
- Les réseaux sociaux contrôlant le flux de ce qu’on voit, ils ont une influence sur ce qu’on pense, comment on le pense, et notre vision du monde. Avec le fait que les réseaux amplifient les messages d’extrème-droite, c’est particulièrement dangereux.
- Depuis Musk, on voit sur twitter un fonctionnement servant avant tout les plans politiques de ce fasciste et son petit égo fragile.
Mais pour moi cela se retrouve aussi plus loin, dans l’adage “code is law”. C’est quelque chose qu’on a vu beaucoup dans tout l’univers de la cryptomonnaie, et qui représente un projet politique très particulier : créer une loi immuable, décidé par ceux qui “sont au-dessus”, qui ont le contrôle sur les ressources (ici la création des tokens). Bien loin de la démocratie revendiquée (comme d’ailleurs sur twitter), on a un fonctionnement dictatorial et oligarchique qui se forme.
D’une manière, je dirais que si le “technosolutionnisme” est mensonger, faisant croire que tous nos soucis seront résolus par un “homme providentiel qui fera la découverte de la nouvelle technologie qui révolutionnera tout”, il y a un “techno-problème”, ou la forme des technologies promues font partie du problème :
- La forme et la manière dont les réseaux sociaux communs sont construits est un problème politique.
- La manière dont l’IA veut masquer le travail de recherche est un problème politique et éducatif.
- La manière dont l’IA est construite amplifie les problèmes écologiques.
Un point sur lequel je ne suis pas 100% d’accord avec l’article cité plus haut de Benj Edwards est que l’informatique personnelle d’antan serait un “ami” comme il indique dans le début de l’article. Le premier truc qui m’embête est que si y’avait ce vent de liberté dans le domaine de la tech, le verrouillage des machines est par exemple quelque chose qui a été critiqué dès le début du logiciel libre, dans les années 90. Pareil, Windows s’est partiellement imposé en faisant des coups en traître à des alliés et Windows a tenté un monopole sur Internet dès le début. Oui, la technologie a amplifié dans à quel point elle est prédatrice, mais je pense que c’est plus parce qu’on a cru à son côté amical au début, mais cela tire ses racines du libertarianisme présent dedans.
Et c’est parce que toutes ces technologies sont construites dans le cadre d’un projet politique (ce libertarianisme devenant néo-conservateur) qu’elles causent tous les soucis qu’elles causent aujourd’hui. Et ce projet politique se voit dans leur constitution même : des méga-conglomérats avec des noms les plus vagues possibles (X, Meta, Alphabet) pour donner l’impression qu’ils sont “tout”. Ils ne sont plus des entreprises visant à créer un produit, ils veulent être tout. C’est un totalitarisme technologique, ils veulent avoir le monopole sur notre façon de penser, notre manière de nous organiser.
Musk veut créer la “Everything Apps”. L’application qui fait tout. Qui contiendra toute notre vie numérique. Et cela fait son parti de son projet politique. Du techno-féodalisme qu’ils veulent construire. L’entièreté de notre pensée, disponible à quelqu’un qui n’a aucune honte à appeler à la délation.
Ce qu’on développe est politique et s’inscrit toujours dans un plus grand projet politique. Et celui de Musk, de Zuckerberg… et aussi de Trump du coup, est un projet politico-technologique dangereux.
Pour une “techno-participation”
Et c’est pour cela que je pense que le projet politique qu’on veut soutenir peut contenir une notion de “créer des logiciels” également, et que toute la volonté de créer des alternatives aux puissants fait partie d’un projet politique.
Je pense qu’en fait, les deux approchent se complètent, et qu’il y a aussi un travail à faire pour fournir des possibilités accessibles d’informatique personnelles, et qu’au final, je pense qu’il y a aussi un travail politique dans les choix qu’on fait dans la création de nos logiciels. Pour moi, la création d’un logiciel, d’un service, etc. est aussi un travail politique, puisqu’il y a des implications politiques dans les choix d’UX, dans le fait de travailler l’accessibilité, dans le choix de viser plutôt les gens maîtrisant ou non, etc. Si évidemment, cela ne remplace pas le travail que l’on doit faire pour poser des limites à ce que les entreprises créant des logiciels peuvent faire, je pense qu’il y a aussi un message politique à faire passer dans les logiciels que l’on produit.
Codeberg, en ayant créé bah Codeberg, et en ayant forké Gitea pour créer Forgejo parce que celui-ci était devenu subitement controllée par une entreprise, à fait une action politique. Où même plutôt, une partie d’une action politique. L’action politique total est le fork, la gouvernance de l’application, etc. A contrario, le fait que des logiciels soient gérés par des “benevolant dictator for life” (souvent pas si “benevolant”) est un choix politique également, qui se rapproche du technosolutionnisme vu plus haut. D’autres exemples de choix qui pour moi sont politiques, y’a le fait de GNOME de viser les gens ayant peu d’expérience avec un ordinateur, tous les choix de vie privée, etc. Et même : créer du logiciel libre est politique (n’en déplaisent à ceux voulant qu’il ne fasse que de la technique, notamment à droite), et la dépolitisation du libre est un souci pour moi, idem avec ceux qui font du logiciel libre dans une politique souverainiste d’extrême droite.
Mais je pense que cette approche doit être faite dans une idée plus de “techno-participation”. Tout comme l’idéologie actuelle combinant techno-solutionnisme, néofascisme et néolibéralisme décomplexé tire ses racines de visions politiques qui influent la structure même des logiciels et des organisations, on peut tirer des logiciels d’une autre approche… et il en existe. Je pense qu’il est important d’utiliser tous les moyens à notre disposition pour aider et améliorer les choses.
Cette approche ne doit évidemment pas se substituer à l’action politique contre les entreprises prédatrices, aux actions militantes contre les groupes politiques et les politiques exactes qu’ils veulent implémenter. Il faut lutter contre l’homophobie, la transphobie, le racisme, le validisme, etc. Il faut manifester, voir saboter si besoin. C’est juste qu’en plus de tout cela, créer des logiciels alternatifs leur donnant un peu moins de pouvoir à une importance. Et même peut aider les précédentes, il est plus simple de s’organiser quand on a la possibilité d’utiliser Signal pour avoir des discussions chiffrées. C’est une approche complémentaire. Par exemple, les projets de framasoft sont politiques, et se combinent au reste de leur(s) engagement(s). Idem, les projets de lowtech, de faire de la technologie durable, qui va éviter de trop consommer, orienté sur moins de renouvellement, ça s’inscrit aussi dans une politique.
Il y a également d’autres actions de “tech politique” que juste “créer le logiciel” :
- Faire de la vulgarisation sur les soucis qu’il peut exister
- Faire de la documentation, rendre disponible le savoir pour tout le monde
- Faire de la traduction, faire des revues d’accessibilité, faire du design, etc.
Les devs ne sont pas les seuls à pouvoir contribuer, tout ce qui est autour est tout autant important : il ne faut pas voir tout cela comme juste de la technologie. Comme la technologie fait partie d’un tout plus grand qui est les choix politiques auxquels elle se rattache, le logiciel fait partie d’un tout plus grand qui est la technologie ou se retrouve aussi tous les autres modes de contributions.
Conclusion
La technologie est politique, et s’inscrit dans un cadre plus grand. Si elle ne suffit pas à elle toute seule, elle participe à un mouvement. Si quitter X pour Mastodon n’est pas suffisant pour changer le monde, cela peut faire partie d’un engagement plus grand, d’un mouvement global (qui comporte AUSSI résoudre les problèmes politiques sur Mastodon, tel que le mauvais accueil qu’y vivent souvent les personnes racisées).
Il faut un mouvement plus global, qui a une idée du monde plus précise qu’il veut créer. Cela doit comporter une informatique éthique, les droits LGBTs, l’antiracisme, l’antivalidisme, des droits économiques et sociaux, plus de libertés des personnes… bref toutes les idées d’un monde meilleur, qui accorderait plus aux gens la possibilité de vivre leur vie. Un monde basé sur l’entraide plutôt que la haine et l’hypercompétitivité.
Cependant, un des points reste encore à réfléchir. J’ai parlé et repris de l’article “The PC is Dead” la notion d’informatique personnelle. Je pense qu’il pourrait être bon de se pencher plus sur cette notion de ce que peu et doit être une informatique personnelle, et de pourquoi il faut éviter de la confondre avec une “informatique individuelle”.
Miniature : John Phillip: The House of Commons, 1860, during the Debate on the French Treaty ( Source )